Attaque contre une mosquée soufie du Sinaï : Etat des lieux et signification

La mosquée du village d'al-Rawda dans le Nord de la péninsule du Sinaï.

La mosquée du village d'al-Rawda dans le Nord de la péninsule du Sinaï.

Deux véhicules appartenant à des résidents locaux incendiés par des terroristes de l'Etat islamique (al-Masry al-Youm, 25 novembre 2017)

Deux véhicules appartenant à des résidents locaux incendiés par des terroristes de l'Etat islamique (al-Masry al-Youm, 25 novembre 2017)

Les corps de certaines des victimes de l'attaque dans la mosquée d'al-Rawda (Haq, 25 novembre 2017).

Les corps de certaines des victimes de l'attaque dans la mosquée d'al-Rawda (Haq, 25 novembre 2017).

Le Président égyptien Abdel Fattah el- Sisi d'adresse au peuple égyptien après l'attaque contre la mosquée d'al-Rawda (Masr al-Arabiya, 24 novembre 2017)

Le Président égyptien Abdel Fattah el- Sisi d'adresse au peuple égyptien après l'attaque contre la mosquée d'al-Rawda (Masr al-Arabiya, 24 novembre 2017)

Aperçu général
  • Le 24 novembre 2017, une attaque combinée a visé une mosquée dans le village d’al-Rawda, près de la ville de Bir al-Abd (environ 45 kilomètres à l’Ouest d’El-Arish). Il s’agit de la plus meurtrière attaque terroriste dans l’histoire de l’Egypte, avec 309 personnes tuées, dont 27 enfants, et 124 blessés (pour la plupart des civils, qui se trouvaient à la mosquée pour la prière du vendredi). Les villageois, dont la plupart appartiennent à la tribu al-Sawarka, sont des musulmans soufis, considérés comme « infidèles » par l’Etat islamique et donc une cible d’attaque. Selon le modus operandi de l’attaque, l’opération a selon nous été réalisée par l’Etat islamique, même si l’organisation dément toute implication.
  • L’attaque contre la mosquée d’al-Rawda témoigne des capacités opérationnelles de la Province du Sinaï de l’Etat islamique, qui, au cours des derniers mois, a augmenté l’intensité et la complexité de ses activités. Selon nous, à l’heure actuelle, la Province du Sinaï – et d’autres provinces de l’organisation à l’étranger – sont particulièrement intéressées à mener des attaques de masse pour prouver qu’elles sont encore pertinentes. En plus de l’attaque en Égypte, l’Etat islamique a récemment effectué des attaques meurtrières dans d’autres provinces de l’organisation à l’étranger (Yémen et Afghanistan). Ces attaques témoignent du fait que les capacités opérationnelles et la motivation de l’organisation dans ses diverses provinces sont toujours élevées, même après l’effondrement de l’État islamique en Syrie et en Irak.
Description de l’attaque
  • Selon les médias égyptiens et le communiqué du procureur général égyptien Nabil Sadek, entre 25 et 30 terroristes ont mené l’attaque. Ils sont arrivés au volant de cinq véhicules arborant des drapeaux de l’Etat islamique. Certains d’entre eux portaient des masques. Ils ont encerclé la mosquée pendant la prière du vendredi et se sont postés à la porte et aux douze fenêtres du bâtiment. Ils ont ensuite lancé deux engins piégés dans la mosquée et ont ouvert le feu depuis les portes et les fenêtres à l’intérieur. Ils ont ensuite mis le feu à sept véhicules appartenant aux fidèles et se sont enfuis. L’incendie des véhicules visait selon nous à compliquer l’évacuation des victimes et la poursuite des terroristes.
Les corps de certaines des victimes (Haq, 25 novembre 2017)   La mosquée du village d'al-Rawda dans le Nord de la péninsule du Sinaï.
Droite : La mosquée du village d’al-Rawda dans le Nord de la péninsule du Sinaï. Gauche : Les corps de certaines des victimes (Haq, 25 novembre 2017)

Caricature condamnant l'Etat islamique pour l'attaque (Twitter, 24 novembre 2017)
Caricature condamnant l’Etat islamique pour l’attaque (Twitter, 24 novembre 2017)

Démenti de l’Etat islamique
  • Le 26 novembre 2017, l’agence de presse al-Haq de l’Etat islamique a publié une vidéo de trois minutes en anglais dans laquelle la Province du Sinaï de l’organisation a nié tout lien avec l’attaque contre la mosquée soufie dans le Nord de la péninsule du Sinaï. Selon la vidéo, la plupart des personnes tuées étaient membres de la tribu al-Sawarka, dont beaucoup soutiennent l’Etat islamique. En outre, un groupe de soufis (une tendance mystique de l’Islam) aurait été arrêté dans le passé par l’organisation dans la péninsule du Sinaï, mais relâché plus tard. Dans la vidéo, un membre de l’Etat islamique appelle les soufis à apprendre avec les membres de l’organisation le concept du tawhid (l’unicité d’Allah) et à s’opposer aux polythéistes.
  • La vidéo accuse l’armée égyptienne d’utiliser l’attaque pour inciter la tribu al-Sawarka à lutter contre l’Etat islamique. Elle a également accusé le Président égyptien Abdel Fattah al-Sisi à vouloir faire croire à la tribu al-Sawarka que l’organisation est responsable de l’attaque (Haq, 26 novembre 2017). [1]

Scène de la vidéo de l'Etat islamique niant l'attaque : "La Province du Sinaï de l'État islamique refuse la responsabilité de l'attaque contre la mosquée al-Rawda dans le Sinaï..." (Haq, 26 novembre 2017)
Scène de la vidéo de l’Etat islamique niant l’attaque : « La Province du Sinaï de l’État islamique refuse la responsabilité de l’attaque contre la mosquée al-Rawda dans le Sinaï… » (Haq, 26 novembre 2017)

  • Selon nous, le déni de responsabilité de l’Etat islamique pour l’attaque meurtrière contre la mosquée al-Rawda, et ses accusations contre l’armée égyptienne et le Président égyptien Abdel Fattah al-Sisi, sont un mensonge. L’attaque de la mosquée, qui a été effectuée par entre 25 et 30 terroristes au volant de cinq véhicules, a exigé un haut niveau de capacité opérationnelle et de complexité, qui est exclusivement caractéristique de la Province du Sinaï de l’Etat islamique. Selon les médias égyptiens et le communiqué du procureur général égyptien, les terroristes qui ont mené l’attaque agitaient des drapeaux de l’organisation. Le choix d’attaquer les musulmans soufis correspond au choix de l’Etat islamique, puisque l’organisation les considère comme des « infidèles » et d’après des rapports, dans le passé, les Soufis ont appuyé les forces de sécurité égyptiennes.
Réaction des forces de sécurité égyptiennes
  • L’armée égyptienne a fouillé les lieux de l’attaque. L’armée de l’air égyptienne a identifié et attaqué certains des terroristes qui avaient quitté les lieux. L’armée égyptienne a publié des photographies montrant la destruction de deux des véhicules utilisés par les terroristes dans l’attaque (Page Facebook du porte-parole de l’armée égyptienne, 25 novembre 2017). Les médias égyptiens ont indiqué que l’armée égyptienne avait tué 15 terroristes impliqués dans l’attaque, apparemment ceux qui se trouvaient dans les véhicules au moment de leur destruction (masrawy.com, 24 novembre 2017).
  • Le 26 novembre 2017, le Nord de la péninsule du Sinaï a été placé en état d’alerte. Les forces de sécurité égyptiennes ont érigé des barrages routiers mobiles dans les rues d’El-Arish (al-Watan, 26 novembre 2017). En outre, des affrontements ont opposé l’armée égyptienne à des terroristes lors de l’évacuation de bâtiments dans la zone tampon entre la péninsule du Sinaï et la bande de Gaza (Page Facebook Sinaï News, 26 novembre 2017). Le 27 novembre 2017, les forces de sécurité égyptiennes ont lancé une « opération de sécurité » dans le Nord de la péninsule du Sinaï. L’opération se concentre actuellement sur El-Arish, où des dizaines de suspects ont été arrêtés (al-Masry al-Youm, 27 novembre 2017).
  • Par ailleurs, des appareils de l’armée de l’air égyptienne ont attaqué des bases de l’Etat islamique dans le Sinaï. L’armée égyptienne a publié une vidéo montrant la frappe de bases, d’armes et de munitions.
Le Président al-Sisi promet une guerre contre les terroristes
  • Le 24 novembre 2017, le Président égyptien Abdel Fattah al-Sisi a prononcé un discours suite au massacre contre la mosquée al-Rawda. Il a promis que l’armée égyptienne et la police utiliseraient « toute » leur forcer pour rétablir la sécurité et la stabilité dans un proche avenir. Il a déclaré : « Nous allons réagir de manière cruelle[2] dans le traitement de ces groupes extrémistes, les terroristes takfiris [cf., les salafistes jihadistes]. »

Le Président égyptien Abdel Fattah el- Sisi d'adresse au peuple égyptien après l'attaque contre la mosquée d'al-Rawda (Masr al-Arabiya, 24 novembre 2017)
Le Président égyptien Abdel Fattah el- Sisi d’adresse au peuple égyptien après l’attaque contre la mosquée d’al-Rawda (Masr al-Arabiya, 24 novembre 2017)

Les Soufis en ligne de mire de l’Etat islamique
  • Les habitants du village d’al-Rawda font partie du courant soufi de l’Islam, considéré comme « infidèle » par l’Etat islamique. Selon le journal égyptien al-Shorouk, se basant sur une source de sécurité, il y a un mois, un incident a été signalé entre des terroristes [cf., des membres de l’Etat islamique] et des résidents locaux, parce que les habitants se sont opposés aux activités de l’organisation contre l’armée égyptienne et la police et contre les habitants de la péninsule du Sinaï. Selon les médias arabes, dans le passé, la Province du Sinaï de l’Etat islamique a proféré des menaces contre les villageois et les adeptes du soufisme en général. Après l’attaque de la mosquée, le courant soufi a exigé que le ministère égyptien de l’Intérieur assure la sécurité des mosquées du Caire et dans d’autres quartiers, car ces lieux de culte sont devenus une cible pour l’Etat islamique (al-Masry al-Youm, 25 novembre 2017).
  • Le soufisme est une tendance mystique dans l’Islam qui considère que la divinité ne peut pas être perçue par les sens ou l’esprit, mais plutôt par une recherche interne et moins de matérialisme. La recherche interne comprend l’ascèse, l’isolement et la concentration, par lesquels l’unité avec le divin peut être atteinte. Le soufisme est favorable à la loi religieuse islamique (charia), mais pense également que la compréhension complète de la déité et de ses voies peut être atteinte par la tariqa, l’enseignement mystique et les pratiques spirituelles, dans le but d’obtenir la haqiqa, la « vérité ultime ». De nos jours, les Soufis sont persécutés par les tendances de l’Islam extrémiste et les organisations jihadistes salafistes (Al-Qaïda et l’Etat islamique), leur mode de vie et leurs pratiques étant considérés comme infidèles et comme une violation de l’Islam. Aujourd’hui, il y a environ 15 millions de soufis dans le monde, la plupart des Sunnites. Les Soufis acceptent l’autorité des gouvernements arabes, qui les protègent. Les Soufis dans la péninsule du Sinaï soutiennent le régime égyptien dans sa lutte contre l’Islamisme extrême, et c’est apparemment la raison du choix de l’Etat islamique du village d’al-Rawda comme cible pour l’attaque de masse.
La tribu al-Sawarka
  • La tribu al-Sawarka est la deuxième plus grande tribu de Bédouins dans la péninsule du Sinaï ; la plus grande étant al-Tarabin. Il y a environ 250 000 membres de la tribu al-Sawarka, voire 750 000. Les membres de la tribu vivent dans le Nord de la bande de Gaza, à Rafah, Cheikh Zuweid et El-Arish, et dans les villages d’al-Rawda et de Bir al-Abd. Ils se trouvent également dans des villes du Sud d’Israël (Néguev), en Judée-Samarie et en Jordanie. Selon les médias égyptiens, la motivation pour l’attaque contre les membres de la tribu de la région d’al-Rawda découle apparemment du soutien de la tribu à la campagne du gouvernement égyptien et de l’armée contre l’Etat islamique.

[1] La vidéo comprend des documents d'information et des extraits de précédentes vidéos de l'organisation, en anglais avec des sous-titres arabes. La bande sonore indique que le texte n'était pas prononcé par une personne, mais plutôt par un programme informatique, une autre indication des récents problèmes de l'organisation avec sa machine de propagande.
[2] Le porte-parole du cabinet du président égyptien a affirmé que par "cruel", el-Sisi signifiait l'usage impitoyable de la force contre les terroristes et leur élimination (al-Masry al-Youm, 25 novembre 2017).